CONTEXTE
L’ouest et le nord du Maroc connaissent un développement économique important : construction d’un gigantesque port à Tanger, d’autoroutes et de villes nouvelles comme celles en périphérie de Marrakech ou Nador. Les conditions matérielles s’améliorent pour une partie des habitants.
Aux marges de cette classe moyenne naissante, existent deux grandes « oubliées» :
- la population pauvre des villes
- la population des hautes montagnes enclavées et des steppes désertiques
L’Etat a beaucoup investi depuis une dizaine d’années dans l’Education : il y a des écoles sur presque tout le territoire et l’alphabétisation progresse. Seules les plus hautes montagnes et les steppes des nomades n’en disposent pas. C’est la cas notamment d’innombrables sites du haut-Atlas, également dépourvus des équipements et services de base : pas d’accès carrossable, de soins médicaux, d’électricité… parfois l’accès à l’eau est également problématique. La fréquentation touristique est pour certains habitants une source de comparaison voire de dévalorisation. La mendicité et le renforcement de l'illusion de l’« ailleurs » perturbent l’équilibre des communautés traditionnelles.
En haute montagne, les possibilités naturelles sont restreintes et permettent difficilement une diversification économique : l’élevage (chèvres, moutons) et la culture de céréales (pour l’autoconsommation de pain et la nourriture des mules), sont les activités quasi-exclusives.
Cette absence de perspectives et la connaissance d’un monde qui se dit « en mouvement » et qui par ses télévisions donne à voir des images attractives, sont à l’origine d’un désir d’exode largement répandu. Celui-ci, associé à l’analphabétisme et à la dureté de l’existence, freine la mobilisation des énergies pour améliorer le quotidien ici même, et peut expliquer un phénomène tel que la déforestation : on néglige un futur que l’on souhaite ailleurs.
Mais contrairement à l’essor industriel des 19ème et 20ème siècles en Europe qui absorba la population migrante des campagnes, le développement du Maroc s’accompagne d’un taux de chômage élevé. La forte natalité est une des causes (elle diminue au niveau national). La politique de maintien à la montagne des populations, une conséquence. Par ailleurs les frontières de l’Europe se ferment chaque jour davantage et les visas octroyés pour les ressortissants du continent africain sont principalement pour des personnes « choisies » en fonction de leurs hautes compétences techniques.
Ainsi les rêves d’exode ne se réaliseront sans doute pas.
Localement pourtant, dans les sites les plus précarisés notamment par le recul de la forêt (par exemple Zerkane et
le Kousser dans l'Atlas), se produit une émigration massive en direction des villes les plus proches. Mais en fait de « rêve », il s’agit simplement de survivre.
Pour approfondir ces questions :
article de Nadir Boumaza "crise, action et mutations : le Haut-Atlas marocain et
les effets d'une programmation du tourisme"
https://dspace.msh-alpes.prd.fr/
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ANALYSE DES SITES DE TIMKIT ET TIDOUA
Localisation.
Les douars de Timkit et Tidoua s’étendent à l’ouest de la commune d’Anergui (province d'Azilal, Haut-Atlas central), sur une superficie de 60 km2 comprenant les versants méridionaux et orientaux du Jbel Chito (2700 m), la vallée suspendue de l’Akka n’Timkit et divers vallons adjacents, et le plateau de Tidoua ; le tout surplombe le canyon de l’Asif Melloul.
Peuplement.
Il est très dispersé (fermes isolées) entre 1700 et 2300 mètres d’altitude, avec une concentration plus forte à Tidoua, qui est aussi plus élevé globalement (2100 à 2300 m). La population est estimée approximativement à 600 habitants (150 à Tidoua) dont 50% ont moins de 20 ans. La natalité est très élevée. Il n’y pas de recensement ni d’étude démographique disponibles mais, malgré l’émigration de quelques jeunes vers les villes, on peut supposer que la population augmente. Densité de population : 10 habitants / km2. Ce sont des imazighen (berbères). La langue est le tamazight du Maroc central (l’une des trois principales langues berbères du Maroc).
Mode de vie.
Pour les hommes la vie se partage entre les travaux - de force ! - agricoles, le gardiennage des troupeaux, les déplacements aux souks, le gros bûcheronnage. Les femmes s’occupent des bébés, des tâches ménagères et d’activités agricoles ou pastorales à proximité de la maison, du petit bûcheronnage. Fiançailles et mariages ont lieu après les moissons. Les unions hors mariages sont socialement désapprouvées, et les enfants qui en naissent sont marginalisés. Une récente loi (moudawana, le code du mariage) a repoussé l’âge du mariage à 18 ans pour les femmes, avec égalité des droits. La religion est l’Islam qui, en plus des nécessités de la vie montagnarde, fait de l’hospitalité offerte aux voyageurs une règle. La solidarité familiale est essentielle : c’est elle qui sécurise l’existence face à la maladie ou à la vieillesse. Le pain est la base de l’alimentation, le principal apport calorifique : trempé dans l’huile d’olive au petit déjeuner et à midi, associé au tagine le soir… et toujours accompagné du thé bien sucré. La consommation d’alcool, de tabac et autres drogues est quasiment inexistante. La vente des chèvres et moutons constitue le principal revenu de tous les foyers. Il permet d’acheter les denrées non productibles à Timkit et Tidoua (aliments, vêtements…). Les rares dépenses non vitales sont souvent consacrées à l’acquisition d’équipements solaires et de télés (environ un foyer sur trois en dispose).
Santé.
Le dispensaire gratuit d’Anergui, à trois heures de mule, ne peut traiter que les affections bénignes. Il procède aussi à la vaccination des nouveaux-nés, lorsque ceux-ci sont amenés. Les tarifs des médecins et hôpitaux privés sont prohibitifs par rapport aux revenus des habitants. Ils n’ont pas d’assurance-maladie. L’hôpital public, gratuit, manque de moyens et il faut un à deux jours pour s’y rendre (Beni-Mellal). Parmi les pathologies courantes, on trouve des problèmes à la thyroïde (manque d’iode car faible consommation de sel marin), des brûlures aux yeux et des cataractes (intense exposition au rayonnement solaire), des maladies vénériennes (syphilis), de l’asthme, des rhumatismes. Les accouchements difficiles sont sans solution.
Habitats.
Les habitations, de petite taille et de plein pied, ont des murs de pierres sommairement taillées, liées par un torchis. Ils sont enduits à l’intérieur d’un crépi argileux lissé. Une ou deux fenêtres, petites, côté sud. Le toit, plat et simple, est constitué de solides poutres en bois surmontées de planchettes sur lesquelles repose une importante épaisseur de terre battue faisant l’étanchéité. Le chauffage et la cuisine sont assurés par un poêle (le même modèle dans la plupart des maisons). Occasionnellement le gaz en bouteille est utilisé. Nulle part il n’y a l’eau courante.
A côté de la maison une bergerie sert à loger les troupeaux la nuit.
Eau.
La roche calcaire explique la perméabilité des sols et la rareté des sources (seulement deux, à faible débit). Timkit signifie « goutte » (source, dont l’usage est public). L’eau s’infiltre rapidement dans les fissures ou, lors des grosses précipitations, dévale de manière torrentielle dans les akkas (rivières occasionnelles) sans pouvoir être retenue. La nappe phréatique, généralement profonde, permet rarement l’existence de puits. En revanche, chaque foyer dispose d’un réservoir d’accumulation d’eau de ruissellement, souvent installé en contrebas d’une dalle rocheuse ou dans un creux, et entouré d’un muret pour limiter la pollution par les troupeaux. Le réservoir est couvert de branches et de pierres plates pour protéger l’eau de la chaleur et du gel.
Agriculture.
L’irrigation étant impossible, seules les céréales sont cultivées (à l’exception du site d’Amsgour où de petites quantités de légumes sont produites, ainsi que des amandes). Il s’agit de productions vivrières, autoconsommées. Les techniques sont ancestrales : laboures avec des mules en décembre, moissons manuelles en juin et juillet. Seule la production de farine est partiellement mécanisée à Timkit (machine à moteur essence appartenant à un particulier qui fait office de meunier). Les rendements agricoles, sans utilisation d’engrais ni arrosage, sont directement tributaires du climat et par conséquent très irréguliers d’une année à l’autre (et, à en croire les anciens comme les climatologues, l’évolution est à la sécheresse). Quelques ruches existent (miel de thym et romarin).
Elevage.
L’élevage ovin-caprin, vital mais excessif par rapport aux capacités naturelles, est le principal responsable de la déforestation (les troupeaux piétinent et broutent les jeunes arbres qui ne peuvent se développer).
Climat.
C’est un climat méditerranéen de montagne, assez frais et très lumineux. L’automne est la saison la plus humide, avec des pluies quelquefois diluviennes et, à partir de novembre, des chutes neigeuses. L’hiver est marqué : il gèle pratiquement chaque nuit et l’enneigement peut tenir au sol plusieurs semaines, voire plusieurs mois de suite au-dessus de 2000 mètres, formant de la boue en fondant et entravant les déplacements. Après un court épisode de relative verdure au printemps, chaleur et sécheresse s’installent en été, ponctuées de rares orages.
Le changement climatique en cours pourrait entraîner la désertification du Haut-Atlas.
Végétation.
Elle est étagée avec l’altitude :
- en dessous de 1800 à 2000 mètres, zone moins habitée en raison de son faible intérêt pastoral, la forêt domine (grands pins noirs, chênes verts, genévriers…), généralement assez claire, localement dense, avec un sous-bois pauvre (buissons et pierriers, terres argileuses, très peu d’herbe).
- de 1800 / 2000 m à 2200 / 2400 mètres, zone plus habitée en raison de son intérêt pastoral conjugué à des conditions biologiques supportables pour les hommes (présence de la forêt protectrice et productrice de combustible), la forêt – surexploitée – devient plus clairsemée et les pins disparaissent. Chênes verts, thuyas, genévriers, résistent. Buissons et jeunes arbres sont rares. Les pierriers alternent avec les cultures.
- au-dessus de 2200 à 2400 mètres, la forêt disparaît complètement : elle pourrait certainement pousser mais la pression pastorale est trop forte, car ici se trouvent les meilleurs pâturages, avec localement la présence d’une pelouse rase, bien que la pierre domine largement.
Le reboisement, face à la pression démographique et au changement du climat, est un enjeu majeur et immédiat pour que les sites de Timkit et Tidoua restent vivables dans les prochaines décennies.
Accès.
Uniquement à pied ou en mules (sentiers rocailleux).
Les villages les plus proches sont Anergui (3 heures ; souk et dispensaire) et Taguileft (6 à 8 heures ; tous services).
Pour Timkit, les plus proches accès carrossables sont :
- à 4 heures au nord-est, par Tizi n’Oulahout, la piste reliant Taguileft à Anergui (presque entièrement goudronnée en direction de Taguileft et utilisable par tout véhicule en dehors des périodes enneigées) ;
- à 1 ou 2 heures au sud, la piste reliant Tilouguit à Anergui (4 x 4 uniquement, avec chauffeur expérimenté si l’on vient de Tilouguit).
Pour Tidoua :
- à 2 ou 3 heures au nord-est, la vallée de Tinguerf (piste reliant Taguileft à Anergui, des travaux de goudronnage sont en cours, elle est utilisable par tout véhicule sauf en hiver où seuls passent les 4 x 4)
- à 1 ou 2 heures au sud, la vallée de l’Asif Melloul (piste reliant Tilouguit à Anergui, uniquement 4 x 4)
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PERSPECTIVES
Garantir le maintien des écoles, soutenir le reboisement et le développement des revenus de substitution au pastoralisme, améliorer les conditions sanitaires, seront les objectifs poursuivis par l’Action Haut-Atlas à Timkit et Tidoua jusqu’à :
- l’installation d’une école publique, de dispensaires
- l’arrivée de pistes carrossables
- la régénération de la forêt
- la pérennisation de nouvelles activités économiques
- l’amélioration tangible des conditions de vie
On ne peut donner une date précise pour l’aboutissement de ces objectifs.
De nombreuses initiatives du ce type existent dans le haut-Atlas, mais elles manquent souvent de moyens et, en raison même de l’isolement géographique, elles peinent à toucher efficacement les populations qui en ont le plus besoin.
Il serait assurément intéressant de relier ces initiatives pour qu’elles soient davantage concertées, et orientées en fonction de critères d’urgence précis (public prioritaire, zonage géographique, finalités de l’action).
L’Action haut-Atlas s’inscrit ainsi dans la perspective d’une large dynamique publique en faveur des communautés montagnardes les plus pauvres.